-
Une coalition de près de 70 organisations environnementales et de défense des droits humains appelle le gouvernement congolais à maintenir le moratoire sur l’attribution de nouvelles concessions forestières industrielles, en vigueur depuis 2002, estimant que les conditions juridiques et institutionnelles de sa levée ne sont pas encore réunies.
-
La mobilisation intervient alors que des documents préparatoires évoquent une ouverture potentielle de vastes zones à l’exploitation industrielle. Au centre de la controverse : la programmation géographique des futures concessions, les chevauchements avec d’autres usages du territoire et la place des communautés dans l’arbitrage forestier.
La politique forestière congolaise entre dans une nouvelle zone de tension. À Kinshasa, une coalition de près de 70 organisations a lancé, lundi 6 juillet, une campagne contre les initiatives visant à lever le moratoire sur l’attribution de nouvelles concessions forestières industrielles, une mesure instaurée il y a vingt-quatre ans pour encadrer un secteur alors marqué par de profondes faiblesses de gouvernance.
Le mouvement réunit des organisations congolaises et internationales engagées dans la protection de l’environnement et les droits humains. Dans une lettre ouverte adressée à la Première ministre, elles demandent la suspension des démarches en cours tant que les conditions prévues pour la levée du moratoire ne sont pas pleinement satisfaites et que plusieurs réformes liées aux forêts, au foncier et à l’aménagement du territoire restent inachevées.
Le moratoire trouve son origine dans un arrêté ministériel du 14 mai 2002. Il a ensuite été étendu par le décret présidentiel n° 05/116 du 24 octobre 2005, qui encadre les modalités de conversion des anciens titres forestiers et maintient la suspension de nouvelles allocations. Son histoire est donc plus précise qu’une simple « protection juridique » générale : il s’agit d’un instrument de régulation de l’octroi de nouveaux titres d’exploitation forestière.
La controverse actuelle se concentre notamment sur la programmation géographique des futures concessions. Selon une note publiée en juillet par la Rainforest Foundation UK, des plans de levée seraient à un stade avancé, avec une carte de programmation appelée à déterminer les espaces susceptibles d’être ouverts à l’exploitation industrielle. L’organisation conteste la méthode et signale des risques de chevauchement avec d’autres affectations du territoire. Ces conclusions restent celles de la coalition et de ses experts ; elles ne constituent pas, à elles seules, une décision gouvernementale définitive.
À la tête de l’APEM, Blaise Mudodosi Muhigwa insiste sur un autre point : l’état actuel des concessions existantes. Selon lui, une grande partie a déjà été convertie en concessions de conservation et, parmi celles qui ne l’ont pas été, plus de la moitié ne seraient pas opérationnelles. L’argument nourrit la position des ONG, qui privilégient une consolidation de la gouvernance du secteur avant toute nouvelle extension du domaine industriel.
La mobilisation touche aussi au positionnement international de la RDC. Le pays abrite une part majeure du bassin du Congo et développe depuis plusieurs années un discours de « pays-solution » face au changement climatique. La coalition estime qu’une ouverture de dizaines de millions d’hectares potentiels à l’exploitation industrielle pourrait entrer en tension avec cette stratégie, au moment où Kinshasa cherche parallèlement à attirer des financements liés à la conservation, au carbone et à la biodiversité.
Le débat dépasse ainsi l’opposition classique entre exploitation et conservation. Il touche à la valeur économique que la RDC entend attribuer à son patrimoine forestier : bois d’œuvre, foresterie communautaire, conservation, services écosystémiques ou financements climatiques. Ces modèles ne produisent ni les mêmes revenus, ni les mêmes emplois, ni les mêmes effets territoriaux.
La coalition demande désormais au gouvernement de suspendre les initiatives de levée, de finaliser les réformes de gouvernance forestière et d’aménagement du territoire, et de renforcer les mécanismes de transparence et de contrôle. Pour Kinshasa, la séquence ouvre un arbitrage délicat entre valorisation économique de la forêt, droits des communautés et stratégie climatique. Après vingt-quatre ans de moratoire, toute modification du régime des concessions engagerait bien davantage que l’avenir de l’industrie du bois : elle toucherait directement à la manière dont la RDC entend convertir son capital forestier en développement.
DecryptEco
Laisser un commentaire