L’annonce d’un programme de 1,3 milliard de dollars pour l’emploi et l’entrepreneuriat des jeunes place la RDC au cœur d’un débat qui dépasse largement ses frontières : au XXIᵉ siècle, la croissance se construit-elle encore par la distribution de capitaux ou par la création d’écosystèmes productifs ? La réponse déterminera si « Debout Jeunes Congolais » devient une politique de transformation économique ou une nouvelle dépense publique sans effet durable.
L’histoire économique est jalonnée de gouvernements convaincus qu’il suffisait d’injecter davantage d’argent dans l’économie pour accélérer le développement. Peu y sont parvenus. Ce n’est pas faute de ressources, mais parce que le véritable moteur de la croissance n’est jamais le capital en lui-même. Il réside dans les institutions, les entreprises, les compétences et les incitations qui transforment ce capital en richesse productive.
La République démocratique du Congo est aujourd’hui confrontée à cette même équation. En lançant le programme « Debout Jeunes Congolais », doté d’une enveloppe annoncée de 1,3 milliard de dollars sur six ans, dont une première tranche de 50 millions de dollars, le gouvernement affiche une ambition qui répond à une urgence démographique : dans un pays où la population est l’une des plus jeunes du monde, l’emploi devient la principale variable économique autant que sociale.
Mais réduire cette initiative à son montant serait une erreur d’analyse.
Le véritable sujet est ailleurs. La RDC est en train de tester un changement de paradigme : peut-elle passer d’une économie fondée sur la rente minière à une économie fondée sur la productivité de son capital humain ?
Cette question anime aujourd’hui les plus grands débats de l’économie du développement. Pendant longtemps, les politiques publiques ont considéré que l’entrepreneuriat constituait presque mécaniquement une solution au chômage. Les expériences accumulées en Afrique, en Amérique latine et en Asie ont cependant conduit de nombreux économistes à revoir cette hypothèse.
Dani Rodrik soutient que les pays ne s’enrichissent pas parce qu’ils créent davantage de petites entreprises. Ils s’enrichissent lorsque les travailleurs migrent vers des secteurs où la productivité augmente plus vite que le reste de l’économie. Autrement dit, le développement repose moins sur le nombre d’entrepreneurs que sur la capacité des entreprises à produire davantage de valeur par travailleur.
Cette distinction est fondamentale pour la RDC.
Selon les analyses de la Banque mondiale, une large majorité des actifs évoluent encore dans l’économie informelle, dominée par des activités de survie dont la productivité demeure faible. Dans le même temps, les entreprises identifient l’accès au financement, l’insuffisance de l’offre électrique, les coûts logistiques et l’insécurité juridique parmi les principaux obstacles à leur expansion. Dans ces conditions, injecter des capitaux sans lever les contraintes qui freinent la croissance des entreprises risque de multiplier les activités économiques sans véritablement accroître la richesse nationale.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que la RDC connaît déjà une croissance robuste à l’échelle africaine. Soutenue par le cuivre et le cobalt, elle figure depuis plusieurs années parmi les économies affichant les rythmes d’expansion les plus élevés du continent. Pourtant, cette croissance reste insuffisamment créatrice d’emplois formels. Les économistes parlent alors de croissance sans transformation structurelle : le PIB progresse, mais la structure productive évolue trop lentement pour absorber une population active en forte augmentation.
Arthur Lewis décrivait déjà ce phénomène dans les années 1950. Selon son modèle, le développement intervient lorsque la main-d’œuvre quitte progressivement les activités de subsistance pour rejoindre des secteurs modernes, plus capitalisés et plus productifs. Plus de soixante-dix ans plus tard, cette théorie conserve une étonnante actualité. La question n’est donc pas de savoir combien de jeunes recevront un financement, mais combien intégreront des entreprises capables d’investir, d’exporter, d’innover et de recruter durablement.
Cette réflexion rejoint également les travaux de Mariana Mazzucato sur l’État investisseur. Pour l’économiste, les politiques publiques produisent leurs meilleurs résultats lorsqu’elles orientent les marchés vers des missions économiques clairement définies plutôt que lorsqu’elles se limitent à distribuer des aides. Appliquée à la RDC, cette logique implique que les financements publics devraient prioritairement accélérer les secteurs où le pays dispose déjà d’avantages comparatifs : l’agro-industrie, les services aux mines, la transformation locale des minerais critiques, la logistique, les infrastructures numériques, les énergies décentralisées ou encore la maintenance industrielle.
L’enjeu est d’autant plus stratégique que les règles du financement international ont profondément changé.
Après la remontée des taux d’intérêt mondiaux, les investisseurs ne financent plus des récits de croissance ; ils financent des modèles économiques démontrés. Les fonds recherchent désormais des entreprises capables de générer rapidement des flux de trésorerie, de conserver leurs clients et d’afficher une gouvernance solide. Cette logique vaut également pour les États. Les marchés prêtent moins volontiers aux pays riches en ressources qu’à ceux capables de démontrer une capacité d’exécution, une discipline budgétaire et un environnement favorable au secteur privé.
La notion de bankability est devenue centrale. Elle ne mesure pas la richesse potentielle d’un pays, mais sa capacité à transformer cette richesse en projets finançables. C’est précisément sur ce terrain que « Debout Jeunes Congolais » sera évalué par les bailleurs, les banques de développement et les investisseurs privés. Le programme ne sera pas jugé sur la taille de son enveloppe, mais sur sa capacité à mobiliser des financements additionnels, à attirer le secteur privé et à produire des entreprises suffisamment solides pour accéder ensuite au crédit bancaire sans soutien permanent de l’État.
Les économistes parlent ici d’effet multiplicateur. Un dollar public n’a d’intérêt que s’il entraîne plusieurs dollars d’investissements privés, stimule la productivité et élargit l’assiette fiscale. Dans le cas contraire, il demeure une dépense, non un investissement.
C’est pourquoi le véritable indicateur de réussite ne sera probablement ni le nombre de bénéficiaires ni le montant distribué. Il faudra observer combien d’entreprises survivront cinq ans après leur création, combien d’emplois formels auront été créés, quelle valeur ajoutée locale aura été générée et dans quelle mesure les jeunes entreprises congolaises réussiront à intégrer les chaînes de valeur régionales et mondiales, notamment autour des minerais critiques, de l’agro-industrie et des services.
La RDC dispose aujourd’hui d’une fenêtre d’opportunité rarement observée dans son histoire récente. La transition énergétique mondiale renforce la demande pour ses minerais stratégiques, tandis que les grandes puissances cherchent à sécuriser des chaînes d’approvisionnement plus résilientes. Cette dynamique peut fournir les débouchés dont une nouvelle génération d’entreprises a besoin. Mais cette opportunité ne produira des effets durables que si les politiques publiques transforment la rente minière en capacités productives.
Au fond, « Debout Jeunes Congolais » ne pose pas seulement une question de politique de jeunesse. Il pose une question beaucoup plus fondamentale : la RDC veut-elle continuer à redistribuer les fruits de sa croissance, ou souhaite-t-elle enfin en transformer les fondations ?
C’est de cette réponse, plus que des 1,3 milliard de dollars annoncés, que dépendra la trajectoire économique du pays au cours de la prochaine décennie.
Flory MUSISWA
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