66 ans après l’indépendance, la République démocratique du Congo produit davantage de cuivre, domine le marché mondial du cobalt et affiche des indicateurs macroéconomiques plus solides qu’au tournant des années 2000. Pourtant, un paradoxe persiste : malgré cette montée en puissance économique, le Congolais moyen demeure, en termes réels, moins riche qu’en 1960.
Dans une analyse transmise à DecryptEco à l’occasion du 66ᵉ anniversaire de l’indépendance, l’économiste et statisticien Caleb Bonyi Mukadi Mukandila dresse le bilan de plus de six décennies d’évolution économique de la RDC.
Pour l’auteur, comprendre l’économie congolaise exige de dépasser les seuls chiffres de croissance pour retracer les grandes ruptures qui ont marqué son évolution depuis 1960.
Une trajectoire économique faite de cycles
À l’indépendance, rappelle Caleb Bonyi, le Congo héritait d’une des économies les plus industrialisées d’Afrique, portée par un secteur minier performant et des infrastructures importantes. Mais les crises politiques des premières années, la sécession du Katanga, les conflits ainsi que le départ massif des cadres et des investisseurs ont rapidement freiné cette dynamique.
L’économiste souligne qu’au début des années 1970, le pays connaît une période d’expansion grâce à la flambée des cours du cuivre. Le revenu par habitant atteint alors son niveau historique le plus élevé.
Cette embellie sera toutefois de courte durée. Car, selon lui, la zaïrianisation, combinée à l’effondrement des prix du cuivre et aux chocs pétroliers, marque le début d’un long déclin économique.
La dépendance à une seule ressource, l’endettement croissant et la désorganisation de l’appareil productif conduisent progressivement à l’affaiblissement de l’économie formelle.
Les années 1990, le point le plus bas
Dans sa réflexion, Caleb Bonyi considère les années 1990 comme la période la plus critique de l’histoire économique récente du pays.
Les pillages, l’hyperinflation, qui avoisine 10 000 % en 1994, ainsi que les guerres successives provoquent un effondrement de la monnaie nationale, du système bancaire et du revenu des ménages. « Aucune richesse minière ne protège une économie dont la monnaie et les finances publiques se sont effondrées », observe-t-il, en rappelant que la stabilité monétaire reste une conquête fragile.
Les réformes des années 2000 changent la dynamique
L’auteur relève néanmoins un changement de trajectoire au début des années 2000. L’indépendance renforcée de la Banque centrale, le nouveau Code minier de 2002, la convention Sicomines ainsi que l’allègement massif de la dette extérieure permettent de stabiliser progressivement les fondamentaux macroéconomiques.
Pour la première fois depuis plusieurs décennies, le revenu par habitant cesse de reculer et amorce une remontée, tandis que la production minière connaît une croissance spectaculaire portée par le cuivre et le cobalt.

Une richesse qui ne transforme pas encore le niveau de vie
C’est précisément ici que Caleb Bonyi situe le cœur du paradoxe congolais. La valeur de la production de cuivre et de cobalt est passée de moins d’un milliard de dollars au début des années 2000 à près de 40 milliards de dollars en 2025. Pourtant, cette progression n’a pas produit les effets attendus sur les conditions de vie des ménages.
« La RDC n’a jamais autant produit, ni en tonnes ni en dollars ; c’est précisément ce qui rend l’énigme de sa pauvreté plus saisissante encore », écrit-il.
Pour illustrer cette contradiction, il rappelle qu’en 2026, le pays assure près de 74 % de la production mondiale de cobalt, occupe le deuxième rang mondial pour le cuivre et enregistre une croissance économique projetée de 5,5 %. Malgré ces performances, environ 70 % de la population vit toujours sous le seuil de pauvreté.
Transformer la rente en développement
Face à ce constat, l’économiste estime que la véritable question n’est plus celle de la richesse du sous-sol, mais de sa transformation en prospérité durable.
Il plaide notamment pour une industrialisation des filières minières, une pression fiscale plus élevée, une meilleure valorisation de l’agriculture, du potentiel énergétique et forestier, ainsi que des investissements massifs dans l’éducation, la santé, les infrastructures et les institutions.

À ses yeux, « le sous-sol a tenu ses promesses ; c’est la conversion de la rente en développement qui reste à faire ». Une formule qui résume, selon lui, le principal défi économique de la RDC, 66 ans après son accession à la souveraineté.
Cette analyse s’inscrit dans une série de travaux de Caleb Bonyi consacrés aux finances publiques, à la politique monétaire et aux réformes économiques congolaises, dans lesquels il défend régulièrement une lecture fondée sur les données plutôt que sur les seules perceptions.
Caleb Bonyi Mukadi Mukandila est économiste, diplômé de l’Université de Kinshasa (UNIKIN) et de l’Université Grenoble Alpes, ainsi que statisticien, diplômé de l’Université Toulouse Capitole. Les analyses et opinions exprimées dans cette tribune relèvent exclusivement de son auteur et n’engagent en aucune manière les institutions auxquelles il est affilié.
DecryptEco
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