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Avec l’Office malien des Substances précieuses, Bamako ne cherche plus seulement à surveiller l’or artisanal : l’État entend réorganiser sa commercialisation et reprendre la main sur une chaîne de valeur où les écarts entre exportations déclarées et volumes enregistrés à l’étranger révèlent l’ampleur des circuits parallèles.
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L’enjeu est considérable : selon les estimations issues des travaux de SWISSAID, entre 30 et 57 tonnes d’or malien quitteraient chaque année le pays sans être officiellement déclarées, pour une valeur comprise entre 1,98 et 3,77 milliards de dollars. La réussite de la réforme dépendra toutefois d’une équation plus économique qu’administrative : rendre le circuit officiel suffisamment compétitif pour détourner les producteurs et négociants des réseaux clandestins.
Le paradoxe malien tient en quelques chiffres. Le pays compte parmi les grandes économies aurifères d’Afrique, l’or constitue son principal produit d’exportation et l’exploitation artisanale fait vivre près de deux millions de personnes. Pourtant, une fraction considérable du métal extrait sur son territoire échapperait encore aux statistiques officielles, aux circuits formels de commercialisation et, avec elle, à une partie du contrôle fiscal et économique de l’État.
C’est cette brèche que Bamako tente désormais de refermer.
Avec l’Office malien des Substances précieuses, les autorités engagent une reprise en main du commerce de l’or issu notamment de l’orpaillage et des petites mines. La séquence s’est construite en plusieurs étapes : le Conseil des ministres a adopté, en mars 2026, les projets de textes relatifs à la création, à l’organisation et au fonctionnement de la nouvelle structure ; le processus a ensuite franchi une étape législative fin juin avec la ratification de sa création par le Conseil national de Transition.
La nuance institutionnelle est importante. Le Mali ne vient pas simplement d’ajouter un organisme à son architecture administrative. Il cherche à modifier le point de passage de la valeur.
La mission officielle assignée à l’Office est d’assurer la commercialisation de l’or et des autres substances précieuses, avec l’ambition affichée de renforcer la souveraineté économique de l’État sur cette chaîne de valeur. Derrière cette formulation se dessine une stratégie autrement plus profonde : réduire la fragmentation du marché, améliorer la traçabilité des volumes et réintégrer dans les circuits officiels une production qui emprunte encore largement des réseaux parallèles.
L’ampleur du problème explique le changement d’échelle. Selon les estimations attribuées au rapport 2024 de SWISSAID, entre 30 et 57 tonnes d’or malien seraient exportées chaque année sans déclaration officielle, pour une valeur comprise entre 1,98 et 3,77 milliards de dollars. Sur la période 2012-2022, plus de 300 tonnes d’or non déclaré, évaluées à environ 13,5 milliards de dollars, auraient été produites au Mali.
À ce niveau, la contrebande n’est plus une simple anomalie périphérique. Elle devient une économie parallèle de taille macroéconomique.
Pour Bamako, chaque tonne qui échappe au circuit formel produit une série de pertes en cascade : recettes fiscales non captées, devises insuffisamment retracées, statistiques commerciales déformées, connaissance imparfaite de la production réelle et affaiblissement de la capacité publique à gouverner son principal actif d’exportation. Le problème ne tient donc pas seulement à la sortie clandestine du métal. Il réside dans l’incapacité de l’économie nationale à conserver une part suffisante de la valeur créée sur son propre territoire.
Cette question prend une dimension particulière au moment où le poids financier de l’or s’accroît fortement. Les exportations aurifères maliennes ont atteint environ 2 750 milliards de francs CFA en 2025, contre 1 610 milliards un an plus tôt, selon les données de l’Institut national de la statistique rapportées par Reuters. L’Afrique du Sud a absorbé 60,4 % des exportations officielles, devant les Émirats arabes unis et l’Australie.
Mais c’est précisément ici que commence la partie la plus difficile de la réforme.
Un marché clandestin ne disparaît pas parce qu’un Office public est créé. Il recule lorsque le circuit légal devient suffisamment crédible, liquide et compétitif pour modifier les arbitrages des acteurs.
Pour un orpailleur, un collecteur ou un négociant, la décision de vendre dans le système officiel dépendra de variables très concrètes : le prix offert, la rapidité du paiement, la disponibilité des points d’achat, la fiscalité, les coûts de transport, la simplicité des procédures et la confiance dans l’institution acheteuse. Si le réseau informel paie plus vite, plus près du site minier et à un meilleur prix net, l’avantage administratif du nouveau dispositif restera théorique.
C’est là que se jouera le véritable test de l’Office.
Bamako devra éviter le piège classique d’une formalisation conçue uniquement comme un renforcement du contrôle. Une réglementation trop coûteuse peut produire l’effet inverse de celui recherché : déplacer les flux plutôt que les capter. Dans un espace sahélien où l’or est hautement mobile et les frontières difficiles à surveiller, un durcissement national mal calibré peut simplement réorienter les circuits vers d’autres places de collecte et d’exportation.
La réforme devra donc réussir là où beaucoup de politiques extractives échouent : aligner l’intérêt du producteur avec celui de l’État.
Cette équation est d’autant plus stratégique que le phénomène dépasse largement le Mali. SWISSAID estime qu’au moins 435 tonnes d’or ont quitté l’Afrique sans être déclarées en 2022, pour une valeur d’environ 31 milliards de dollars. Le continent est ainsi confronté à une contradiction persistante : il produit une richesse considérable, mais une partie de cette richesse disparaît des statistiques avant même d’avoir pleinement contribué aux recettes publiques, aux réserves de change ou au financement du développement.
Le Mali tente désormais de corriger cette asymétrie en réorganisant le marché autour d’un acteur public. Mais la création de l’Office ne constituera pas, à elle seule, la mesure du succès.
Les véritables indicateurs seront ailleurs : progression des volumes officiellement commercialisés, réduction des écarts entre les déclarations maliennes et les données des pays importateurs, hausse des recettes fiscales, amélioration de la traçabilité, délais de paiement aux producteurs et capacité à intégrer durablement les acteurs artisanaux dans l’économie formelle.
C’est à cette aune que la réforme devra être jugée.
Car le pari engagé par Bamako dépasse la lutte contre la contrebande. Il consiste à démontrer qu’un État africain peut reprendre le contrôle économique d’une ressource dont il possède le sous-sol, mais dont une partie substantielle de la valeur lui échappe encore.
Si l’Office malien des Substances précieuses parvient à rendre le marché officiel plus attractif que les circuits clandestins, le Mali pourrait récupérer bien davantage que des recettes perdues : une capacité nouvelle à mesurer, organiser et monétiser sa première richesse d’exportation.
Dans le cas contraire, l’or continuera de circuler. Simplement ailleurs, autrement, et toujours hors de portée de l’État.
DecryptEco
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