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Dans un entretien exclusif accordé à DécryptEco, Trésor Waminuku Manzambi défend une rupture avec quinze années de lecture essentiellement quantitative de l’inclusion financière en Afrique. Pour cet expert congolais de la banque, du crédit agricole et du développement économique, le nombre de comptes ouverts et l’explosion des paiements mobiles ne suffisent plus : la prochaine frontière consiste à diriger la finance numérique vers l’agriculture, les PME, l’investissement et les chaînes de valeur.
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Son diagnostic prend une résonance particulière en RDC, où l’inclusion financière demeure en retrait par rapport à la moyenne régionale malgré un marché de plus de 100 millions d’habitants, une diffusion rapide du mobile et d’immenses besoins de capitaux. Trésor Waminuku Manzambi y voit moins un retard définitif qu’une possibilité de saut structurel : celle de bâtir un modèle congolais de « finance productive numérique », capable de transformer les flux financiers en capacités de production.
L’Afrique a peut-être gagné la première bataille de sa révolution financière. Elle n’a pas encore remporté la seconde.
La première consistait à connecter des centaines de millions de personnes à des services auxquels elles n’avaient jamais eu accès. En quinze ans, le téléphone portable a déplacé les frontières de la banque, contourné la rareté des agences physiques et installé le paiement numérique jusque dans des économies où l’informalité, la distance et le coût des infrastructures tenaient une large partie de la population à l’écart du système financier.
Les chiffres donnent la mesure du basculement. Selon la GSMA, le mobile money a dépassé les 2 000 milliards de dollars de transactions dans le monde en 2025, soit une hausse de 23 % par rapport à 2024. L’Afrique subsaharienne demeure l’épicentre historique de cette industrie. Dans le même temps, la Banque mondiale estime que la proportion d’adultes disposant d’un compte en Afrique subsaharienne a atteint 58 % en 2024, contre 49 % en 2021, avec une utilisation du mobile money sans équivalent dans les autres régions du monde.
Une infrastructure financière de masse a donc émergé à une vitesse que peu d’analystes imaginaient encore au début des années 2010. Mais derrière le triomphe statistique se glisse une question plus inconfortable : que produit réellement cette finance ?
C’est sur cette ligne de fracture que Trésor Waminuku Manzambi installe son diagnostic. Fort de plus de vingt ans d’expérience dans la banque, la finance inclusive, le crédit agricole et les programmes de développement, l’expert congolais refuse de confondre circulation de l’argent et transformation de l’économie.
« Nous avons largement progressé dans l’inclusion financière. Nous devons désormais réussir l’inclusion économique », affirme-t-il dans cet entretien exclusif accordé à DécryptEco.
La formule paraît simple. Elle contient pourtant une critique profonde du logiciel qui a dominé une partie des politiques d’inclusion financière sur le continent. Pendant des années, le progrès s’est mesuré en comptes ouverts, portefeuilles électroniques créés, agents déployés et volumes de transactions. Ces indicateurs ont leur importance. Ils disent l’accès. Ils ne disent pas nécessairement l’investissement, la productivité ou l’emploi.
Un agriculteur peut recevoir un paiement sur son téléphone sans pouvoir financer une pompe d’irrigation. Une vendeuse peut encaisser numériquement sans disposer du fonds de roulement nécessaire pour changer d’échelle. Une PME peut payer ses fournisseurs par voie électronique tout en restant exclue du crédit d’investissement. Une coopérative peut posséder un portefeuille mobile sans pouvoir acquérir un entrepôt, un équipement de transformation ou une chaîne du froid.
C’est dans cet écart entre la fluidité des transactions et la rareté du capital productif que se situe, selon Trésor Waminuku, le prochain grand chantier africain.
« L’accès à un service financier n’est qu’un moyen, jamais une fin », insiste-t-il. « Le véritable enjeu est de savoir si la finance permet aux agriculteurs d’acquérir de meilleurs équipements, aux PME d’investir et de se développer, aux entrepreneurs d’innover et aux entreprises de créer de la valeur. »
Son raisonnement trouve un écho dans les données les plus récentes. La révolution numérique continue de progresser, mais son contenu économique se transforme lentement. La GSMA observe qu’en 2025 les paiements marchands via mobile money ont bondi de près de moitié pour atteindre 155 milliards de dollars, devenant l’usage connaissant la croissance la plus rapide. Le mouvement est significatif : le portefeuille mobile commence à sortir du simple transfert entre particuliers pour pénétrer davantage l’activité commerciale.
Mais cette évolution ne règle pas la question du financement à long terme. Payer n’est pas investir. Transférer n’est pas capitaliser. Numériser une transaction ne crée pas automatiquement une usine, une exploitation agricole plus productive ou une PME capable d’embaucher.
C’est ici que la RDC entre au centre du raisonnement.
Le pays accuse encore un retard considérable. Sa Stratégie nationale d’inclusion financière 2023-2028 partait d’un taux de 38,5 % en 2022, avec l’ambition de le porter à 65 % en 2028. Depuis, l’Afrique subsaharienne a continué d’avancer : la Banque mondiale situe désormais la détention d’un compte à 58 % des adultes dans la région en 2024. Les méthodologies et les années de référence ne sont pas parfaitement superposables, mais le contraste reste suffisamment fort pour dessiner la position congolaise : un immense marché, encore très loin d’avoir épuisé son potentiel financier.
Pour Trésor Waminuku, cette faiblesse apparente peut devenir une fenêtre historique.
« La RDC part d’un niveau encore relativement faible, mais c’est précisément ce qui rend son potentiel exceptionnel », explique-t-il. « La question n’est donc plus de savoir si la finance numérique va se développer. Elle se développe déjà. La véritable question est de savoir à quoi elle servira. »
Cette interrogation prend un relief particulier dans une économie où coexistent une démographie massive, un territoire de dimension continentale, des ressources minières stratégiques, un potentiel agricole considérable et un déficit chronique de financement des entreprises. La RDC possède précisément le type de contraintes que le numérique peut partiellement contourner : distances, faible densité du réseau bancaire physique, poids de l’informel, asymétries d’information et coût élevé de la distribution financière.
Mais Trésor Waminuku refuse le déterminisme technologique. Une application ne remplace ni une route, ni l’électricité, ni une politique industrielle, ni une justice commerciale crédible. Un algorithme de crédit ne fait pas disparaître l’insécurité foncière. Un portefeuille mobile ne corrige pas à lui seul les déficiences d’une chaîne logistique.
« Une application mobile, aussi performante soit-elle, ne remplacera jamais une route praticable, un réseau électrique fiable, une bonne politique agricole ou un environnement favorable à l’investissement », tranche-t-il.
Cette réserve distingue sa thèse d’une partie du discours euphorique qui accompagne les fintechs africaines. Le secteur connaît pourtant une accélération spectaculaire. L’Afrique est considérée comme l’un des marchés fintech les plus dynamiques au monde, avec une nouvelle génération d’acteurs qui ne se limite plus au paiement : crédit, assurance, transferts transfrontaliers, notation alternative du risque et services financiers destinés aux petites entreprises gagnent du terrain.
Mais la technologie rencontre une vieille réalité africaine : les entreprises ont besoin de capitaux, pas seulement d’interfaces.
L’expérience de terrain de Trésor Waminuku Manzambi nourrit ici son analyse. Au cours de sa carrière, il dit avoir travaillé avec des agriculteurs, coopératives, PME et entrepreneurs dans plusieurs provinces congolaises, du Kongo Central aux Kivu, du Kasaï à l’Équateur. Un constat revient : l’opportunité économique existe souvent avant le financement.
« Le véritable défi n’est pas l’absence d’opportunités économiques. Le véritable défi est l’absence de financement adapté à ces opportunités », observe-t-il.
Cette distinction est décisive. Le crédit classique raisonne souvent à partir de garanties, d’historiques financiers et de flux formalisés. Une grande partie de l’économie congolaise fonctionne précisément hors de ces cadres. L’agriculteur dispose d’un cycle saisonnier. La coopérative dépend d’une campagne. La petite unité de transformation supporte des délais d’approvisionnement et de commercialisation spécifiques. La PME informelle peut générer des flux réels sans produire les états financiers attendus par une banque.
Appliquer le même produit à ces acteurs revient à traiter des économies différentes comme si elles obéissaient au même calendrier.
« Un agriculteur ne fonctionne pas comme un commerçant, une coopérative ne fonctionne pas comme une entreprise urbaine et une PME industrielle ne fait pas face aux mêmes contraintes qu’un acteur du secteur informel », souligne-t-il.
C’est probablement dans l’agriculture que sa proposition prend sa forme la plus concrète. La RDC possède un potentiel agricole immense, mais reste confrontée à une faiblesse persistante des infrastructures rurales, du stockage, de la mécanisation, de la transformation et de l’accès au capital. La finance numérique pourrait modifier une partie de cette équation si elle parvient à combiner paiements, données, géolocalisation, assurance, historique transactionnel et connaissance des chaînes de valeur.
Un producteur longtemps invisible pour le système bancaire peut progressivement laisser une empreinte économique numérique. Ses paiements, ventes, achats d’intrants et relations commerciales peuvent, sous réserve d’un cadre robuste de protection des données, contribuer à une meilleure appréciation du risque. Là où la banque voyait un dossier incomplet, la technologie peut parfois révéler une activité.
L’expert y voit l’un des grands territoires d’innovation de la prochaine décennie : « L’agriculture n’est pas seulement un secteur à financer. C’est probablement le secteur où la finance numérique peut produire l’impact économique, social et territorial le plus important. »
La thèse ne consiste pas à remplacer les banques par les fintechs. Sur ce point, l’expert congolais prend également ses distances avec le récit d’une disparition programmée de la banque traditionnelle.
Les fintechs disposent de l’agilité, de la technologie, de la proximité numérique et d’une capacité nouvelle à exploiter les données. Les banques conservent le bilan, la collecte de l’épargne, l’expertise du risque, les dispositifs de conformité et la capacité de financer des volumes plus importants. L’économie productive a besoin des deux.
« L’avenir n’appartient ni aux banques seules ni aux fintechs seules », affirme-t-il. « Il appartient aux écosystèmes financiers capables de combiner innovation technologique, gestion du risque et capacité de financement. »
Cette convergence pourrait devenir l’une des clés du modèle congolais. Une fintech peut identifier et servir un client à faible coût. Un opérateur de mobile money peut fournir le rail transactionnel. Une banque peut porter une partie du financement. Une compagnie d’assurance peut absorber certains risques. Une garantie publique ou un mécanisme de partage du risque peut rendre finançable un segment auparavant exclu. Une plateforme de marché peut sécuriser les débouchés.
La finance productive numérique décrite par Trésor Waminuku n’est donc pas un produit. C’est une architecture.
Elle suppose aussi une régulation plus sophistiquée. Car la numérisation de la finance apporte ses propres fractures : fraude, cybersécurité, protection des données, décisions automatisées, surendettement numérique et concentration du marché. Plus la finance devient invisible dans l’usage quotidien, plus la qualité de la supervision devient déterminante.
L’expert plaide pour une régulation qui ne choisisse pas entre innovation et stabilité. « La meilleure régulation n’est pas celle qui empêche l’innovation. C’est celle qui permet à l’innovation de se développer dans un cadre de confiance, de transparence et de responsabilité. »
La formule résonne particulièrement en RDC. Le pays s’est fixé l’objectif de porter son inclusion financière à 65 % d’ici 2028. Atteindre cette cible constituerait une avancée majeure. Mais l’entretien accordé à DécryptEco déplace le centre de gravité du débat : 65 % pour faire quoi ?
Si les nouveaux comptes servent principalement à recevoir et transférer de l’argent, le pays aura modernisé la circulation monétaire. S’ils deviennent le point d’entrée vers l’épargne, l’assurance, le fonds de roulement, le crédit agricole, l’investissement productif et la formalisation progressive des entreprises, la portée économique sera d’une autre nature.
C’est dans cette bifurcation que Trésor Waminuku situe l’avenir.
« Nous risquons de célébrer des millions de nouveaux comptes alors que les économies continuent de manquer d’investissements productifs », avertit-il.
Le propos prend une force particulière à l’heure où la révolution financière africaine atteint une nouvelle maturité. En 2025, les services de mobile money ont traité plus de 2 000 milliards de dollars à l’échelle mondiale. La même année, selon la GSMA, les technologies et services mobiles ont généré environ 240 milliards de dollars de valeur économique en Afrique, soit 7,8 % du PIB régional, soutenu près de 13 millions d’emplois et contribué 45 milliards de dollars aux recettes publiques.
L’infrastructure numérique n’est donc plus marginale. Elle est devenue macroéconomique.
La prochaine rupture pourrait consister à relier cette puissance transactionnelle aux besoins de financement du continent. Le passage est autrement plus complexe que l’ouverture d’un portefeuille électronique. Il exige des données fiables, des mécanismes de garantie, des cadres réglementaires cohérents, des infrastructures, une meilleure connaissance des filières et une capacité à financer au-delà du très court terme.
La RDC possède-t-elle les institutions nécessaires pour accomplir ce saut ? Rien ne permet encore de l’affirmer. Son système financier reste peu profond, son économie largement informelle et les contraintes d’infrastructure considérables. Mais c’est précisément parce que l’architecture reste en construction que Trésor Waminuku voit une possibilité d’innovation.
« Nous avons souvent tendance à voir les retards comme des handicaps. Ils peuvent aussi représenter des opportunités », avance-t-il. « Parce qu’elle construit encore une partie importante de son architecture financière, la RDC a la possibilité d’adopter directement des solutions innovantes adaptées aux réalités du XXIe siècle. »
Son ambition tient en une formule : faire de la RDC « le laboratoire africain de la finance productive numérique ».
Le mot laboratoire n’est pas anodin. Il ne promet ni miracle ni rattrapage automatique. Il suppose l’expérimentation. Des crédits alignés sur les cycles agricoles plutôt que sur des échéances standardisées. Des données transactionnelles utilisées pour mieux évaluer les activités réelles. Des partenariats entre banques et fintechs. Des paiements numériques connectés aux chaînes de valeur. Des mécanismes de financement capables d’accompagner une petite entreprise au-delà de sa survie quotidienne.
Le pari est considérable, parce qu’il renverse la perspective. Il ne s’agit plus d’introduire davantage de finance numérique dans l’économie. Il s’agit d’introduire davantage d’économie productive dans la finance numérique.
Au terme de plus de vingt ans passés entre banques, institutions de microfinance, programmes de développement, agriculteurs et PME, Trésor Waminuku ramène finalement la discussion à une mesure presque brutale de l’utilité financière.
« Le développement ne se mesure pas au nombre de comptes ouverts. Il se mesure au nombre d’entreprises créées, d’emplois générés, d’agriculteurs financés et d’opportunités économiques rendues possibles. »
L’Afrique a consacré quinze ans à connecter des centaines de millions de personnes à la finance. La RDC arrive à cette révolution avec du retard, mais aussi avec un marché intérieur gigantesque, des besoins d’investissement massifs et une économie réelle qui manque de capitaux presque partout. Cette combinaison peut prolonger les faiblesses du passé. Elle peut aussi ouvrir une trajectoire différente.
Le prochain chapitre ne se jouera donc pas uniquement sur les écrans des téléphones. Il se jouera dans un champ du Kasaï qui obtient enfin un financement adapté à son cycle de production, dans une PME de Kisangani capable d’acquérir une machine, dans une coopérative qui transforme localement plutôt que de vendre brut, dans une entreprise de Goma dont les flux numériques deviennent une porte d’entrée vers le crédit.
C’est là que la thèse de Trésor Waminuku Manzambi devient plus qu’un discours sur la fintech. Elle propose une nouvelle unité de mesure de la révolution financière africaine : non plus combien d’argent circule, mais combien de capacité productive cette circulation laisse derrière elle.
DecryptEco
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